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  • Marine Cassoret, PhD

Anthropomorphisme, quand tu nous tiens…

Mis à jour : 19 avr. 2018

Suite aux remous causés par l’événement prévu à Montréal, les organisateurs (et au moins un vétérinaire) sont montés au créneau pour défendre leur tradition. Interviewés par Radio Canada Vendredi 21 avril, ils tentaient de se justifier.


J’avais un beau dimanche en perspective. La fin d’une formation et des heures de corrections de mémoires (moment phare du trimestre). Mais voilà, l’article s’est retrouvé sur mon fil de nouvelles. Moi qui pensais ne pas avoir à m’en mêler, les arguments avancés m’ont finalement faite sauter au plafond. En cette fin de semaine ou un peu partout des marches pour la science étaient organisées, l’article n’a fait que rappeler qu’en matière de décision éthique, basée du des faits démontrés et dans le respect du principe de précaution, on avait beaucoup de chemin à faire. Et ça me désespère.


Alors on commence -


Tenter d'éjecter le cavalier est une manoeuvre naturelle. Ces animaux sont des athlètes qui ont une génétique et un dressage pour ça.

Dr Yves Caron, vétérinaire


Dr. Caron, oui ce comportement est naturel. Il est une réaction que l’on trouve lorsqu’une proie cherche à fuir un prédateur. Sélectionner des lignées ayant un tel comportement exacerbé, n’enlève en rien le caractère potentiellement aversif de l’expérience. En fait, il est possible que cette hypertrophie rende l’utilisation de ces lignées encore moins éthique.


J’en profite pour mentionner que l’argument qu’une activité est justifiée parce que les animaux sont sélectionnés pour ça est mis en avant ailleurs : Dans le milieu taurin, par exemple. Comme si une sélection pour une activité lui attribuait automatiquement une valeur éthique. Ce même argument est parfois utilisé en chantage – « mais si on arrête cette activité (sports équestres, manger de la viande) les races vont disparaître et c’est triste ». J’y reviendrai plus tard…


L’article mentionne de plus, que « Dr Yves Caron estime qu'il serait impossible de forcer un animal à participer à un rodéo s'il n'en tirait pas un certain plaisir. »


J’ai entendu cet argument pour justifier d’autres pratiques. Et aussi pour expliquer des relations humaines, ou une personne peine à quitter une relation abusive. « Mais si elle reste, elle aime ça ».

La réponse du vétérinaire est symptomatique d’un manque flagrant de connaissances en éthologie et théorie de l’apprentissage – confondant motivation et « avoir envie ».


Laissez-moi vous éclairer – tout comportement exprimé est le résultat d’une motivation. Les chevaux sont toujours MOTIVÉS pour faire quelque chose. Nous aussi, d’ailleurs.


Mais reprenons d’abord la définition:


MOTIVATION – « Domaine de l’éthologie qui étudie comment l’interaction entre les stimuli du monde externe et l’état physiologique de l’animal se conjuguent pour produire des séquences comportementales cohérentes. »

(Giraldeau & Dubois, 2009, p.233)


On voit ici que par motivation on parle d’un mécanisme qui permet de donner la priorité à des actions selon le besoin de l’individu à un moment donné. La notion de motivation, sur un plan purement scientifique, n’a aucun lien avec l’inspiration ou le plaisir.


L’idée qu’un cheval exprime une réaction de fuite, en « aimant » le faire, est d’une naïveté déconcertante. On l’entend certes ailleurs, chez les cavaliers (« mon cheval adore aller en compétition, il aime travailler »). Mais il est encore plus difficile de l’entendre d’une personne ayant reçu une formation scientifique.


Je rentre de mon plein gré chez le dentiste, sans qu’on ait besoin de m’y traîner physiquement. Doit-on conclure que j’en tire un certain plaisir ? NON. Y aller me soulage, et parce que j’ai un cerveau assez développé pour me projeter dans le futur, je sais que la procédure est justifiée. Ma motivation est celle d’une disparition de la douleur. Le cheval, sans besoin d’avoir à se projeter dans le futur, agit sur le même principe. Confronté à un stimulus douloureux et/ou anxiogène, il exprime un comportement à l’issue duquel il est soulagé. Pas par plaisir. Ni par recherche d’un dépassement sportif, comme on peut l’entendre dans d’autres disciplines équestres.


En équitation, ce qui motive principalement le cheval, c’est de faire diminuer la pression. Celle des jambes, des éperons. La pression du mors sur les barres, la langue, le palais. Les mouvements du cheval sont orchestrés, contrôlés, par un principe d’application de la pression (qui motive le cheval) et du retrait de cette même pression (qui renforce son comportement). Ce principe, qui n’est éthique UNIQUEMENT lorsque des pressions minimes sont utilisées (et l’apanage des grands cavaliers), est malheureusement déformé par le vocabulaire anthropomorphique qui est collé dessus (on a juste à écouter les commentateurs des compétitions de dressage) et rend les dérapages acceptables.


On parle alors de motivation uniquement lorsqu’on veut pousser un animal (une personne) à exécuter un comportement qu’on veut, avant ses motivation intrinsèques : maintenir son intégrité physique, boire, manger, bouger, fuir la peur, la douleur, rester proche de ses congénères.


« Oui mais on aime nos animaux. Comment peut-on imaginer qu’on leur fasse du mal ! »


Cet argument, on l’entend partout – chez les cavaliers, les propriétaires de chiens, les éleveurs. Aimer n’est malheureusement pas une garantie que les intérêts de l’animal, ou de la personne, sont respectés. Partout, les besoins fondamentaux des chevaux sont, par ignorance, passion ou pragmatisme (et j’ai plus de respect pour le dernier), violés quotidiennement. Une espèce faite pour vivre en petits groupes au sein duquel les contacts physiques sont essentiels, dont la vie se définit par bouger et s’alimenter 16h par jour.


Si je reprends donc l’argument cité dans l’article :

Les pics électriques, les chocs, les barbelés et tout ça, à St-Tite, on ne voit pas ça. Ce n'est pas utilisé parce qu'on aime nos animaux.

Pascal Lafrenière, directeur général du Festival western de St-Tite


Monsieur Lafrenière, aimer n’est pas synonyme de respect ou de compréhension des besoins de l’animal. Si c’était le cas, les éleveurs taurins n’accompagneraient pas leurs taureaux dans l’arène. Des cavaliers ne confineraient pas leurs chevaux 23h sur 24 dans un box sans leur permettre d’autre chose d’une session d’entrainement. Le fait que les chevaux de rodéos soient, je le reconnais, plus souvent maintenus en groupes, et moins assujettis à de longues sessions d’un travail répétitif comme on peut le voir dans d’autres disciplines, n’enlève en rien le caractère discutable de l’activité pour laquelle ils sont gardés. Le même argument peut être utilisé pour les bovins participant aux activités. Le fait que l’événement concerné soit considéré de « haut niveau » ou les participants sont expérimentés et les animaux triés sur le volet, soulève de plus le problème de cautionner une activité toute entière – d’autres rodéos, amateurs, où les animaux ne sont pas aussi bien encadrés et les participants manquent d’expérience. Le potentiel d’abus est "pyramidal", où cautionner la compétition de haut niveau, cautionne toutes les autres compétitions et pratiques nécessaires pour en arriver là.


Par ailleurs, des vétérinaires sont présents pour soigner les animaux s'ils sont blessés, ce qui est très rare, selon l'organisation.


L’absence de blessures physiques ou d’animaux abattus n’est pas en soi une garantie que l’utilisation de l’animal est éthique ou respecte les besoins de l’animal. En passant, j’indique que les statistiques sur les animaux blessés, ou abattus, sont difficilement accessibles et généralement fournies par les organisations dont l’existence repose sur la pérennité du « sport ». Une position qui ne permet pas d’avoir un regard objectif.


Les études se penchant sur le bien-être des bovins et équins en rodéo sont quasi inexistantes. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de problème, mais que faute de données la moindre des choses serait d'appliquer un principe de précaution. Même si on avance l'argument qu'à niveau professionnel, moins d'animaux sont blessés, on peut supposer que la "pratique" requise pour arriver à un certain niveau entraine un gros volume d'animaux qui passe entre les mains de participants plus ou moins expérimentés…


OUI il faut des vétérinaires, mais leur présence n’est pas en soi la garantie que l’activité exercée avec l’animal est éthique et respectueuse de son bien-être. Elle montre simplement que les animaux sont contrôlés, et potentiellement que des dérives peuvent être mieux adressées, mais ne peut en aucun cas renier que tous les animaux utilisés soient soumis à un stress intense.


« Alors, on ne touche plus aux animaux et on laisse toutes les races s’éteindre !?! »


NON. Pointer le doigt sur les dérives d’utilisation n’est pas synonyme d’une disparition des races ou du patrimoine. C’est tout simplement considérer que notre relation avec l’animal change, et que fonder une tradition sur des réactions de fuite d’un animal, ou de son exposition à une peur, une douleur, n’est peut-être pas justifiable de nos jours. On peut toujours continuer à monter nos chevaux.


La question n’est pas « dois-je monter dessus ? ». C’est « est-ce que je peux continuer à exploiter mon cheval mais en allant chercher des méthodes qui minimisent son stress et son inconfort? » La réponse est oui. Mais pour minimiser l’inconfort du cheval, il faut des critères objectifs. Et parfois le voile de l’anthropomorphisme tombe difficilement.


Marine Cassoret, PhD


Références:

Giraldeau, L. A., & Dubois, F. (2015). Le comportement animal: cours, méthodes et questions de révision. Dunod.

St-Tite réplique aux opposants à son rodéo du 375e de Montréal. Radio Canada, vendredi 21 avril 2017. Extrait de: http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1029461/st-tite-petition-rodeo-375e-montreal-maltraitance-chevaux-taureaux


© Marine Cassoret